Je vais franchir le pas, sauter hors de ce monde, décent, habité, tiède et doux, je vais m'en arracher, tomber, choir dans l'inhabité, dans le vide...
"Ich werde es zerreissen." Je vais lui dire très fort... Peut-être va-t-il hausser les épaules, baisser la tête, abaisser sur son ouvrage attentif... Qui prend au sérieux ces agaceries, ces taquineries d'enfant ?... et mes paroles vont voleter, se dissoudre, mon bras amolli va retomber, je reposerai les ciseaux à leur place, dans la corbeille...
Mais il redresse la tête, il me regarde tout droit et il me dit en appuyant très fort sur chaque syllabe : "Nein, das tust du nicht."... exerçant une douce et ferme et insistante et inexorable pression, celle que j'ai perçue plus tard dans les paroles, le ton des hypnotiseurs, des dresseurs...
"Nein, das tust du nicht." dans ces mots un flot épais, lourd coule, ce qu'il charrie s'enfonce en moi pour écraser ce qui en moi remue, veut se dresser... et sous cette pression ça se redresse, se dresse plus fort, plus haut, ça pousse, projette violemment hors de moi les mots... "Doch, ich werde es tun."
"Nein, das tust du nicht." les paroles m'entourent, m'enserrent, me ligotent, je me débats... "Doch, ich werde es tun."... Voilà, je me libère, l'excitation, l'exaltation tend mon bras, j'enfonce la pointe des ciseaux de toutes mes forces, la soie cède, se déchire, je fends le dossier de haut en bas et je regarde ce qui en sort... quelque chose de mou, de grisâtre s'échappe par la fente...